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Italie du Nord, Italie du Sud : deux cuisines

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Italie du Nord, Italie du Sud : deux cuisines

Parler de cuisine italienne au singulier revient à confondre une plaine humide traversée par un grand fleuve et une île volcanique baignée par la mer. La cuisine du nord et du sud de l’Italie repose sur des matières premières différentes, façonnées par des climats, des sols et des histoires qui n’ont convergé que tardivement. Le beurre contre l’huile, le riz contre la semoule, la viande braisée contre le poisson grillé : ces oppositions ne sont pas des clichés touristiques mais des conséquences agricoles directes. Les comprendre change la manière de cuisiner, de faire ses courses et de choisir un vin.

Une géographie avant d’être une gastronomie

Paysage de collines cultivées séparant la plaine du Pô des reliefs du centre de l’Italie

La péninsule s’étire sur plus de mille kilomètres du nord au sud, ce qui place Milan à la latitude de Lyon et Palerme à celle de Tunis. La plaine du Pô, large, irriguée, riche en pâturages, autorise l’élevage bovin intensif : d’où le lait, le beurre, la crème, les fromages de longue garde et le riz cultivé en rizières inondées depuis le quinzième siècle. Les Alpes ferment le nord, apportent l’influence autrichienne et slovène dans le Frioul et le Trentin, et donnent des cuisines de montagne à base de polenta, de gibier et de fromages fondants.

Le sud, lui, vit sur un sol volcanique ou calcaire, avec des étés secs et des hivers doux. L’olivier y prospère là où la vache ne trouve pas d’herbe. Le blé dur, adapté à la sécheresse, remplace le blé tendre. La mer, omniprésente en Campanie, dans les Pouilles, en Calabre et en Sicile, fournit le poisson bleu, les palourdes, les anchois et le thon. Les agrumes, les câpres, les amandes et les figues complètent un garde-manger méditerranéen.

Entre les deux, la Toscane, l’Ombrie, les Marches et le Latium composent une zone de transition où l’huile domine mais où la viande, la charcuterie et les légumineuses gardent une place centrale. La Romagne, à cheval sur la ligne, produit des pâtes fraîches aux oeufs tout en cuisinant déjà à l’huile.

L’histoire politique a renforcé ces écarts. L’unité du pays date seulement de 1861, et jusque-là chaque État, duché ou royaume avait développé ses circuits d’approvisionnement, ses techniques de conservation et son vocabulaire culinaire. Le nord a échangé avec la France et l’Autriche, le sud avec la Grèce, l’Espagne et le monde arabe, qui lui a laissé les agrumes, les aubergines, le sucre et la pratique du séchage des pâtes. Une cuisine nationale italienne n’existe donc pas vraiment : il y a vingt cuisines régionales, elles-mêmes divisées en traditions provinciales.

La cuisine du nord et du sud de l’Italie en un tableau

CritèreNordSud
Matière grasseBeurre, lard, saindouxHuile d’olive vierge extra
Féculent dominantRiz, polenta, pâtes fraîches aux oeufsPâtes sèches de semoule, pain, légumineuses
Protéine couranteBoeuf, porc, volaille, poissons de lacPoissons de mer, agneau, chèvre, légumes
Fromages typiquesPâtes pressées cuites, bleus, fondantsPâtes filées, brebis, chèvre, ricottas
Piment et aromatesSauge, romarin, muscade, beurre noisettePiment, origan, basilic, menthe, ail
SaucesRéductions, braisés, béchamel, bouillonsTomate crue ou cuite courte, huile, poisson
Cuisson emblématiqueBraisage long, risotto, fourGrillade, friture, cuisson vive à la poêle

Ce tableau donne des tendances, pas des lois. On mange du beurre en Sicile dans certaines pâtisseries, et l’huile a conquis le nord depuis longtemps sur les salades et les légumes. La ligne de partage s’est en outre déplacée : la tomate, arrivée d’Amérique et longtemps cantonnée au sud, s’est diffusée partout au dix-neuvième siècle. Les pâtes sèches industrielles, nées à Naples et à Gênes, sont aujourd’hui consommées de Bolzano à Lampedusa.

Le nord : gras animal, féculents locaux, temps long

Polenta crémeuse servie avec une viande braisée dans un plat en terre

La cuisine septentrionale se construit autour d’une matière grasse animale et d’un temps de cuisson long. Le braisé y règne : jarret, joue, queue de boeuf cuits des heures au vin rouge avec une base de céleri, carotte et oignon. Le soffritto y démarre au beurre, parfois avec un morceau de lard fondu, ce qui donne des sauces enveloppantes et lactées.

Le riz occupe la place que les pâtes occupent ailleurs. La plaine irriguée produit le carnaroli et l’arborio dans les provinces de Verceil, Novare et Pavie, et le vialone nano dans celle de Vérone. Le risotto en découle directement, avec sa technique propre que nous détaillons dans l’article sur la cuisson du riz étape par étape. La polenta, issue du maïs introduit au seizième siècle, fournit l’autre grand féculent, servie molle sous une viande en sauce ou grillée en tranches le lendemain.

Les pâtes du nord sont fraîches et contiennent des oeufs : tagliatelle, tortellini, agnolotti, cappelletti. La pâte y est souple, tendre, faite pour porter des sauces à la viande ou des farces. Elle se roule au laminoir ou au rouleau, se cuit en deux ou trois minutes, et ne se conserve que peu de temps.

Côté fromages, le nord aligne des pâtes pressées cuites de très longue garde, des bleus persillés de Lombardie et des fromages fondants du Piémont et de la Vallée d’Aoste. Ces pâtes de garde imposent une conduite de cave rigoureuse, dont les paliers changent tout dans l’assiette, un sujet traité dans notre article sur l’affinage du parmesan.

Le sud : huile, semoule, mer et cuisson vive

Le sud cuisine à l’huile, avec une palette de cultivars qui va du doux ligure au très amer des Pouilles. Cette matière grasse végétale ne sert pas seulement à cuire : elle assaisonne, elle conserve, elle lie. Une bonne partie des plats se termine par un filet d’huile crue versé au moment de servir, geste qui suppose une huile de caractère et non un produit neutre, comme nous l’expliquons dans notre méthode pour choisir une huile d’olive italienne.

Le blé dur donne des pâtes sèches faites d’eau et de semoule, sans oeuf, façonnées à la main dans les foyers : orecchiette des Pouilles, cavatelli, busiate siciliennes, fusilli calabrais. Ces pâtes tiennent la cuisson, gardent du mordant et se marient aux sauces courtes, aux légumes et au poisson. Le pain, souvent de semoule lui aussi, se conserve plusieurs jours et se recycle en chapelure grillée, la fameuse mie qui remplace le fromage sur les pâtes aux anchois.

Le piment, arrivé lui aussi d’Amérique, s’est implanté en Calabre et en Basilicate où il sert autant d’assaisonnement que de conservateur. Les herbes changent également de camp : l’origan séché et la menthe dominent au sud, la sauge et le romarin frais au nord. Ce détail suffit souvent à situer une recette sans en connaître l’origine.

La tomate structure une grande partie du répertoire, crue en été, en conserve le reste de l’année. Les légumes tiennent le premier rôle bien plus qu’au nord : aubergines, poivrons, artichauts, fenouils, chicorées amères. Les légumineuses, fèves, pois chiches et lentilles, fournissent la protéine quotidienne dans une cuisine longtemps pauvre en viande.

Les fromages du sud sont des pâtes filées, travaillées à chaud et étirées, ou des fromages de brebis et de chèvre salés. Ils se consomment jeunes, souvent le jour même, ce qui reflète un climat où la conservation longue était difficile avant le froid industriel.

La conservation, précisément, sépare les deux répertoires plus profondément que le goût. Au nord, on conserve par le froid des caves, le sel et le temps long : jambons séchés, fromages de garde, viandes en pot. Au sud, on conserve par le soleil et l’huile : tomates séchées, légumes marinés, poissons salés, câpres au sel, conserves familiales préparées en août pour tout l’hiver. Ces gestes de conservation dictent ensuite les recettes de la saison froide bien plus que les livres de cuisine.

Ce que ces différences changent pour qui cuisine

Trois conséquences pratiques méritent d’être retenues. La première concerne l’assaisonnement : une recette du nord se corrige avec du gras et du bouillon, une recette du sud avec de l’acidité, de l’huile crue et du sel. La deuxième concerne la cuisson : au nord on cherche la fusion des saveurs par le temps, au sud on cherche la netteté par la chaleur vive et les cuissons courtes.

La troisième concerne les pâtes. Choisir un format ne relève pas du hasard mais d’une logique de sauce et de région, que nous parcourons dans l’article consacré aux formats de pâtes région par région. Une sauce longue demande un ruban plat, une sauce courte et grumeleuse demande un format creux qui la piège.

Une quatrième conséquence concerne le calendrier. La cuisine du sud suit les saisons de manière beaucoup plus stricte, parce qu’elle repose sur des légumes et des fruits dont la fenêtre de récolte est courte et intense. Celle du nord, appuyée sur des produits de garde, du riz, de la polenta, des fromages et des viandes conservées, se laisse cuisiner toute l’année avec des variations plus discrètes. Un repas de février dans les Pouilles et un repas de février en Lombardie n’ont presque aucun ingrédient en commun.

Reste une invariante commune aux deux moitiés du pays : la brièveté des recettes. Peu d’ingrédients, très bons, traités avec méthode. Un plat du nord aligne rarement plus de six composants, un plat du sud rarement plus de cinq. La sophistication porte sur le produit et le geste, jamais sur l’empilement.